Recorder Blues EP

Recorder Blues EP n’aura été qu’un passage, car rien n’a réellement ni début, ni fin. On fait parce que l’on croît être et puis, un jour, on prend une pause, et on se rend compte qu’on est devenu ce que l’on fait.

En ce qui me concerne, je suis devenu Ingénieur du son sans m’en rendre compte, et même, malgré moi. C’est le thème de ce premier album court que j’ai publié sous le nom de Recorder Blues EP.

Jaff a l’habitude de la position de producteur, qui est à la frontière entre la technique de l’ingénieur du son, et l’artistique du musicien. Il m’accompagne quand j’ose, pour la première fois, faire travailler une artiste sur ma propre musique (ici la lumineuse Chloé Grupallo), souvenirs.

Réincarné en moi-même ?

D’aussi loin que je me souvienne j’ai toujours exprimé mes pensées en musique. Je suis ce genre de personne qui fredonne tout le temps. J’essaie de garder ça à l’intérieur pour ne pas gêner les autres ou avoir l’air d’un fou, mais c’est là, tout le temps. Dès que je pense, il suffit que je me laisse aller et ça se transforme en musique, comme l’effort se transforme en un plus grand volume d’air, que le sportif respire.

Mais voilà, je ne suis pas musicien. C’est à dire que je n’ai jamais joué d’instrument. J’ai bien commencé le piano ou la guitare, mais il m’a toujours semblé que la différence entre ce que j’avais en tête et ce que je pourrais exprimer avec un instrument était trop immense, même après des années de travail. Ou alors c’était que je n’avais pas la rigueur nécessaire à la pratique, et que je me suis trouvé de bonnes excuses…

Toujours est-il que j’ai commencé à composer sur ordinateur, puis avec des machines. Je le faisais pour moi, comme ça, sans plan de carrière ni objectif, juste pour l’instant présent et parce que je sentais que ça me correspondait bien. Mon matériel était ma chambre pleine de jouets, et moi, j’étais l’enfant. Et comme un enfant j’étais curieux des jeux des autres. J’étais donc irrésistiblement attiré par les musiciens de mon entourage. Une répétition ou un concert de rock étaient pour moi des moments fascinants. Je les enviais sans non plus être jaloux, je vivais la musique par procuration.

Peu après mes vingt ans j’ai étudié les techniques du son dans une école, avec comme objectif principal de pouvoir mieux « bidouiller » ma musique sur mes machines et mes ordinateurs. J’avais fait le deuil de l’idée de jamais jouer en instantané, comme le font les musiciens. Et cela me donnait envie d’avancer sur mon propre chemin.

The recording guy, the recorder

Un jour sans m’en rendre compte j’étais devenu technicien son professionnel, c’était mon métier. Et puis je me débrouillais pas mal en plus! J’avais un côté touche-à-tout qui était à la fois un défaut et une qualité, c’est comme tout vous me direz.

Dans mes studios, je baignais chaque jour dans la musique, car je n’avais autour de moi que des musiciens. Ils me fascinaient toujours autant, et tous plus les uns que les autres. Je m’abreuvais de ce doux nectar humain, et il était la seule richesse que je retirais d’une vie abandonnée à l’inertie d’un entrepreneuriat qui n’a pas été motivé par l’argent au départ… C’était ma drogue douce, une dopamine à diffusion lente qui anéstésiait mes doutes existentiels.

Même quand je ne faisais office que d’aspirateur, de porte-clé ou de tape recorder, je ne me sentais pas humilié. J’avais la sensation de servir à quelque chose. Oserais-je le dire? Quelque chose de sacré…

Le blues pour un et un pour le blues

Et pourtant c’était là, petit, insignifiant, mais incompressible, depuis le départ, depuis toujours.

J’étais arrivé dans la position ou j’étais la dernière personne sur cette planète à encore douter ma légitimité « d’ingénieur du son ». Depuis vingt ans ce métier aux milles facettes était mon quotidien, mais pour moi c’était toujours le premier jour. Et cette toute petite chose que j’avais toujours acceptée, commença à m’interpeler. Et bientôt je ne voyais plus qu’elle, comme un pixel mort en plein milieu de l’écran pendant une scène sombre.

Je n’étais pas à ma place. J’étais au bon endroit dans mon studio, certainement, oui, mais pas du bon côté de la console. Peu à peu le plaisir que j’avais chaque jour à être au plus près des grands musiciens que j’avais la chance de cotoyer, ne compensait plus cet appel à l’aide de mon ego d’artiste raté. Le blues s’installa peu à peu.

Restart from scratch comme ils disent

Alors j’ai repris le travail sur toutes ces vielles compos que je n’avais jamais finies, et j’ai publié un premier album court. Un petit voyage intérieur de 25 minutes qui passe par autant d’influences musicales que j’ai pû rencontrer de sentiments contradictoires. Je voulais, à mon tour, pouvoir dire que j’étais musicien, « comme vous les gars » et qu’en fait « ingé son? Non mais je m’en fous, c’est pas ça qui compte! ».

Bien entendu je n’arrivais pas à finir, ce n’était jamais comme j’aurais voulu, d’ailleurs ça ne l’est toujours pas. Et puis un jour un fou généreux m’a pris comme ami. Il était producteur dans l’audiovisuel et m’a « offert » des clips. Je me retrouvais emporté dans un cercle vertueux et je n’avais qu’à me laisser porter. C’est la seule raison pour laquelle j’ai finalement réussi à terminer ce premier opus: Recorder Blues EP était né.

session light painting avec Dawn pendant la prod de Recorder Blues EP

Enfin vint le moment où tous ces musiciens autour de moi, qui étaient certes mes amis, mais pour qui, secrètement je nourrissais une véritable admiration devenue douloureuse, entendirent ma musique. Et là… Rien, ou si peu. La plupart furent un peu surpris, mais pas tant que ça. Et ils me dirent tout simplement: « Bah oui t’es un musicien, c’est tout ».

Alors j’eus l’impression d’avoir bouclé une boucle. Je me rendais compte que tout cela n’avait toujours été qu’un tourbillon infini: Savoir ce que je suis ou faire ce que je sais? C’était le même mouvement perpétuel qu’une figure fractale, avec la sensation de chute en prime. Le fait de regarder mon sentiment d’illégitimité le créait, et vice versa.

En savoir plus sur chaque morceau de Recorder Blues EP

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